Mercredi 11 juin 2008
Lettre du Président Evo Morales à l'Union Européenne
Jusqu'à
la fin de la Seconde guerre mondiale, l'Europe était un continent
d'émigrants. Des dizaines de millions d'Europe partirent aux Amériques
pour coloniser, échapper aux famines, aux crises financières, aux
guerres ou aux totalitarismes européens et à la persécution des
minorités ethniques.
Aujourd'hui, je suis avec préoccupation le
processus de la dite "directive retour". Ce texte, validé le 5 juin
passé par les ministres de l'Intérieur des 27 pays de l'Union
européenne, doit être approuvé le 18 juin par le Parlement européen. Je
perçois qu'il durcit de manière drastique les conditions de détention
et d'expulsion des migrants sans papier, quelque ait été leur temps de
séjour dans les pays européens, leur situation de travail, leurs liens
familiaux, leur volonté et le succès de leur intégration.
Les
Européens sont arrivés dans les pays d'Amérique latine et d'Amérique du
Nord, en masse, sans visa ni conditions imposées par les autorités. Ils
furent toujours bienvenus, et le demeurent, dans nos pays du continent
américain, qui absorbèrent alors la misère économique européenne et ses
crises politiques. Ils vinrent sur notre continent en exploiter les
richesses et les transférer en Europe, avec un coût très élevé pour les
peuples premiers de l'Amérique. Comme par exemple dans le cas de notre
Cerro Rico de Potosi et de ses fabuleuses mines qui donnèrent sa masse
monétaire au continent européen entre le XVIème et le XIXème siècle.
Les personnes, les biens, les droits des migrants européens furent
toujours respectés.
Aujourd'hui, l'Union européenne est la
principale destination des migrants du monde, conséquence de son image
positive d'espace de prospérité et de libertés publiques. L'immense
majorité des migrants viennent dans l'Union européenne pour contribuer
à cette prospérité, non pour en profiter. Ils occupent les emplois de
travaux publics, dans la construction, les services aux personnes et
dans les hôpitaux, que ne peuvent ou ne veulent occuper les Européens.
Ils contribuent au dynamisme démographique du continent européen, à
maintenir la relation entre actifs et inactifs qui rend possible ses
généreux systèmes de solidarité sociale et dynamisent le marché interne
et la cohésion sociale. Les migrants offrent une solution aux problèmes
démographiques et financiers de l'UE.
Pour nous, nos émigrants
représentent l'aide au développement que les Européens ne nous donnent
pas vu que peu de pays atteignent réellement l'objectif minimum de
0,7 % du PIB d'aide au développement. L'Amérique latine a reçu, en
2006, 68 milliards de dollars de transferts financiers de ses émigrés,
soit plus que le total des investissements étrangers dans nos pays. Au
niveau mondial, ces transferts atteignent 300 milliards de dollars, qui
dépassent les 104 milliards de dollars octroyés au nom de l'aide au
développement. Mon propre pays, la Bolivie, a reçu plus de 10 % de son
PIB en transferts de fond des migrants (1,1 milliards de dollars), soit
un tiers de nos exportations annuelles de gaz naturel.
Il
apparait que les flux de migration sont bénéfiques pour les Européens
et, de manière marginale, aussi pour nous du Tiers-Monde, vu que nous
perdons des millions de personnes de main-d'œuvre qualifiée en
laquelle, d'une manière ou d'une autre, nos États, bien que pauvres,
ont investi des ressources humaines et financières.
Il est
regrettable que le projet de "directive retour" complique terriblement
cette réalité. Si nous concevons que chaque État ou groupe d'États
puisse définir ses politiques migratoires en toute souveraineté, nous
ne pouvons accepter que les droits fondamentaux des personnes soient
déniés à nos compatriotes et à nos frères latino-américains. La
directive retour prévoit la possibilité d'un enfermement des migrants
sans papier jusqu'à 18 mois avant leur expulsion ou "éloignement"
selon le terme de la directive. 18 mois ! Sans procès ni justice ! Tel
qu'il est le projet de directive viole clairement les articles 2, 3, 5,
6, 7, 8 et 9 de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme de
1948. Et en particulier l'article 13 qui énonce :
"1. Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l'intérieur d'un Etat.
2. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays."
Et,
pire que tout, il existe la possibilité d'emprisonner des mères de
familles et des mineurs, sans prendre en compte leur situation
familiale ou scolaire, dans ces centres de rétention où nous savons que
surviennent des dépressions, des grèves de la faim, des suicides.
Comment pouvons-nous accepter sans réagir que soient concentrés dans
ces camps nos compatriotes et frères latino-américains sans papier,
dont l'immense majorité travaille et s'intègre depuis des années ? De
quel côté est aujourd'hui le devoir d'ingérence humanitaire ? Où est la
"liberté de circuler", la protection contre les emprisonnements
arbitraires ?
Parallèlement, l'Union européenne tente de
convaincre la Communauté Andine des Nations (Bolivie, Colombie,
Équateur, Pérou) de signer un "Accord d'association" qui inclue en son
troisième pilier un traité de libre-échange, de même nature et contenu
que ceux qu'imposent les États-Unis. Nous subissons une intense
pression de la Commission européenne pour accepter des conditions de
profonde libéralisation pour le commerce, les services financiers, la
propriété intellectuelle ou nos services publics. De plus, au nom de la
"protection juridique", on nous reproche notre processus de
nationalisation de l'eau, du gaz et des télécommunications réalisés le
Jour des travailleurs. Je demande, dans ce cas : où est la "sécurité
juridique" pour nos femmes, adolescents, enfants et travailleurs qui
recherchent un horizon meilleur en Europe ?
Promouvoir d'un côté
la liberté de circulation des marchandises et des flux financiers,
alors qu'en face nous voyons des emprisonnements sans jugement pour nos
frères qui ont essayé de circuler librement... Ceci est nier les
fondements de la liberté et des droits démocratiques.
Dans ces
conditions, si cette "directive retour" devait être approuvée, nous
serions dans l'impossibilité éthique d'approfondir les négociations
avec l'Union européenne et nous nous réservons le droit d'imposer aux
citoyens européens les mêmes obligations de visas qui nous ont été
imposées le 1er avril 2007, selon le principe diplomatique de
réciprocité. Nous ne l'avions pas exercé jusqu'à maintenant, attendant
justement des signaux positifs de l'UE.
Le monde, ses
continents, ses océans, ses pôles, connaissent d'importantes
difficultés globales : le réchauffement global, la pollution, la
disparition lente mais sûre des ressources énergétiques et de la
biodiversité alors qu'augmentent la faim et la misère dans tous les
pays, fragilisant nos sociétés. Faire des migrants, qu'ils soient sans
papier ou non, les boucs émissaires de ces problèmes globaux, n'est en
rien une solution. Cela ne correspond à aucune réalité. Les problèmes
de cohésion sociale dont souffre l'Europe ne sont pas la faute des
migrants, sinon le résultat du modèle de développement imposé par le
Nord, qui détruit la planète et démembre les sociétés des hommes.
Au
nom du peuple de Bolivie, de tous mes frères du continent et des
régions du monde comme le Maghreb et les pays de l'Afrique, je fais
appel à la conscience des dirigeants et députés européens, des peuples,
citoyens et militants d'Europe, pour que ne soit pas approuvée le texte
de la "directive retour". Telle que nous la connaissons aujourd'hui,
c'est une directive de la honte. J'appelle aussi l'Union européenne à
élaborer, dans les prochains mois, une politique migratoire
respectueuse des droits de l'Homme, qui permette le maintien de cette
dynamique profitable pour les deux continents, qui répare une fois pour
toutes l'énorme dette historique, économique et écologique que les pays
d'Europe ont envers une grande partie du Tiers-Monde, et qui ferme
définitivement les veines toujours ouvertes de l'Amérique latine. Vous
ne pouvez pas faillir aujourd'hui dans vos "politiques d'intégration"
comme vous avez échoué avec votre supposée "mission civilisatrice" du
temps des colonies.
Recevez tous, autorités, eurodéputés,
camarades, un fraternel salut depuis la Bolivie. Et en particulier
notre solidarité envers tous les "clandestins".
Evo Morales Ayma
Président de la République de Bolivie (traduction - Juin 2008)